haïku: vers une conscience réflexive

Pour le premier numéro de leur revue Transes, les professionnels de l’hypnose m’ont demandé d’évoquer les liens entre haïku et conscience. Comment cette pratique poétique fait évoluer notre présence au monde? Voici l’article né de cette proposition.

Comment voyais-je le monde “avant de  tomber ” dans la passion du haïku ?  

Avant d’être psychologiquement modifiée par cette rencontre inattendue avec un minuscule poème né au XVII è siècle à l’autre bout du monde, comment percevais-je la floraison des arbres, les changements de lumière dans le ciel, les reflets des passants dans les vitrines de la ville ?

Etais-je éveillée, alerte, capable de goûter le vivant dans ses multiples déploiements, en un mot étais-je « présente » à ce que je vivais ?

Franchement, j’en doute. Bien sûr je ressentais, vibrais même parfois, notamment quand dominaient des sensations fortes, mais sans toujours être capable de me “sentir ressentant ce que j’étais en train de ressentir”…

C’est cette conscience réflexive, si précieuse et si spécifiquement humaine, que la pratique du haïku, me semble-t-il, fait grandir chez ceux qui s’y adonnent. Encore faut-il en passer par différentes étapes.

une voie d’étonnement

La première est un profond étonnement, le “désarçonnement ” qui, chez certains, peut frôler l’agacement.

En effet, comment, nous qui vivons dans la tradition du texte commenté, argumenté, documenté, comment ne pas être sidéré en découvrant  ces nano-poèmes, éparpillés comme des galets sur le blanc d’une page presque vide ? Comment ne pas être étonné que le plus connu des poèmes brefs japonais, le « classique des classiques », glosé mille fois dans son pays d’origine, soit pourtant toujours aussi hermétique à l’esprit occidental ?

Relisons le ou, mieux, redisons le à voix haute, deux fois, comme le veut la tradition japonaise, ce qui permet de faire résonner le silence qui suit cette lecture…

Vieille mare

une grenouille plonge

bruit de l’eau

Bashô[1]

Cette vision quasi cinématographique, que veut-elle nous dire ? Quelle est son origine, son objet ? Est-ce même de la poésie ?

l’ attention au simple surgissement

       Pourtant, l’air de rien, ce nano poème trace à grandes lignes les leçons que les haïkus diffusent depuis plusieurs siècles et que nous aurions tout intérêt à apprendre. Quelles sont-elles ?

le poète attire notre lecture sur une eau stagnante, un espace limité. Ni une rivière flamboyante, ni des eaux turquoises, non…une  “vieille mare”. Quant à l’animal qui l’intéresse, une petite batracienne peut-être –mais en est-il vraiment certain ?- elle n’a rien de remarquable. Ce qui retient son attention, aussi, c’est ce qu’il entend furtivement, et désigne par “bruit de l’eau ”, une formule que certains traducteurs ont choisi de  rendre d’un seul mot :  ploc ! 

Ainsi, les principes fondamentaux de cet art sont-ils ici réunis : attention au simple, voire au pauvre de la vie. Ecoute de ce qui surgit. Tentative de le restituer à la manière dune photographie existentielle. Un poème = un instant. Bashô l‘affirmait : “un haïku, c’est ce qui arrive, c’est tout ”.

un  partage de conscience

Encore faut-il quelqu’un d’éveillé pour l’accueillir, ce micro-événement !  Quelqu’un pour le percevoir, l’écrire. Et quelqu’un pour le recevoir, le lire, et finir par son propre travail mental ce qui nous est offert …partiellement.

Comme l’a dit le haijin Seisensui Ogiwara : “ Le haïku est comme un cercle, une moitié fermée par le poète, l’autre moitié par le lecteur”

Lire des haïkus fait grandir doublement notre conscience. D’abord parce que cela nous plonge dans une réalité que nos multi-connexions technologiques rendent de moins en moins perceptible : les petites choses, les détails du quotidien, les secondes inespérées, les animaux, les végétaux, les changements de saisons, …Mais aussi parce que cela nous montre que l’on peut exprimer, de manière tamisée, “à la japonaise ”,  ce que ces micro-évènements changent en nous.

Lorsque je lis ce poème de Buson

Saison des labours

L’homme qui cherchait son chemin

se perd dans le lointain

N’entends je pas aussi la nostalgie, voire la mélancolie du poète ? Celui-ci ne parvient il pas, en seulement quelques syllabes, à évoquer l’ impermanence de toute chose, ce socle de la philosophie zen qui imprègne la voie du haïku ?

l’incitation à saisir ce qui passe

C’est ainsi que peu à peu, cette conscience grandissante de la vie qui passe incite le lecteur désormais “accro ” aux trois petites lignes à tenter l’aventure d’en écrire lui-même… “Le haïku fait envie ” a dit Roland Barthes.

Oui, après avoir affuté notre conscience, il nous incite à en laisser quelques traces…à travers nos propres créations.

C’est alors -si j’en crois mon expérience mais aussi celle de tous les pratiquants haïjin[2]s que j’ai interviewés[3]– un effet boomerang qui prend celui qui ose écrire un haïku : votre conscience a grandi, vous remarquez davantage ce qui se passe autour de vous, ce qui jaillit ou s’efface.

Et, nourri de ces regards précieux, vous apprenez à restituer, dire vos propres découvertes, ce qui renforce votre capacité d’attention…et de mémorisation.

l’ancrage de ce qui importe

Voici d’ailleurs la marque d’un haïku réussi : lorsque même des années après, saisissant votre carnet, vous le relisez, celui ci réveille l’ensemble des émotions qui avaient généré son écriture.

Votre mémoire épisodique, comme l’appellent les neurologues, cette mémoire“ proustienne” capable, dans le parfum d’une madeleine, de ressentir les liens aimants éprouvés dans l‘enfance du narrateur, est réactivée. Vous avez pu recueillir un instant précieux ? Et bien profitez en à nouveau…

odeur de curry

les rues bretonnes

soudain caraïbes

Relisant ce poème écrit un matin de mars lors d’une escapade au Pouliguen, je revois mentalement la résidence dans laquelle je me promenais, la route que je traversais…et ressens le parfum des épices dans cette lumière particulière de fin de matinée.

une pratique existentielle

Pas étonnant donc qu’aux Etats-Unis,  notamment , des psychothérapeutes de plus en plus nombreux incitent leur patient à cette pratique ancestrale.

Le californien Robert Epstein m’a raconté comment, à l’issue d’une séance particulièrement importante,  il invite son patient à synthétiser ce qui s’est passé pour lui par un haïku à écrire et à ramener au prochain rendez-vous.

Peu à peu, cette pratique intensifie le sentiment d’exister, ancre dans un présent dynamique, extraordinairement vivant. Et c’est alors qu’à la manière d’Albert Camus, on devient capable de réévaluer ses objectifs de vie. Dans “L’envers et l’endroit”, ne disait-il pas, avec ses mots à lui, ce que le mini-poème fait résonner à chaque fois dans notre esprit : “Ce n’est plus d’être heureux que je souhaite aujourd’hui, mais seulement d’être conscient. ”

Cet article est paru dans la revue Transes en janvier 2017, numéro 1


[1] Traduction Vincent Brochard dans « Bashö, Issa, Shiki, l’art du haïku » (ed. Belfond)

[2] un haijin est celui qui écrit des haïkus

[3] voir l’ouvrage Pascale SENK, « l’effet haiku » (ed. Leduc.s)

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Par Pascale Senk

Journaliste, auteure, éditrice spécialisée en psychologie, Pascale Senk se consacre à transmettre l’art et l’esprit poétique du haïku, qu’elle envisage comme une voie méditative.

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