quand la poésie apaise nos maux

N’en déplaise à ceux qui le cantonnent aux livres scolaires, aux jeux de vocabulaire ou à “l’entre soi” des seuls littérateurs : l’art poétique s’avère être un véritable allié psychique.

Oui, j’ai bien connu la folie
- je l’ai tâtée, je l’ai goûtée. 
Elle m’a conduit par des rues 
Que je préfèrerais bloquées 
Ça a sauté dans le studio 
Où, dit-on, évoluent nos rêves. 
Un peu de sang sur le parquet 
Et ce monstre qui se soulève. 
Oui, cette absence, je la sens 
Et je sais tout ce qu’elle enlève. 

Il y a quelques années, Philippe Martinez, 64 ans, s’est retrouvé projeté sur le carrelage de sa cuisine, le corps entièrement couché sur son bras gauche. Il restera ainsi coincé, seul, près de vingt-quatre heures. Victime d’un AVC avec séquelles hémiplégiques, il a dû subir de longs mois de rééducation en maison spécialisée, sans jamais être certain de ce qu’il récupèrerait de ses capacités physiques. 

tenir debout dans sa tête

 Tout au long de cette épreuve l’écriture, sous forme d’un récit entrelacé de poèmes, l’a tenu “debout dans sa tête”. Du choix poétique, ce convalescent affirme : “cela m’a permis de répéter des exercices de pensée comme quand on s’entraîne au tennis de table ou au piano”. Mais il y a plus : “J’ai eu recours à la poésie parce que la vie elle-même est poésie”, explique-t-il. “Le lien était trop fort, trop évident. Quand on se lance dans cette activité spirituelle, on sait qu’on va devoir atteindre la fin d’une ligne. Que va-t-on y mettre ? Le sait-on ? Bien sûr que non. Il y a donc SURPRISE à chaque ligne”. Et d’ajouter : “Avec la poésie, rien n’était neuf et tout était nouveau”.

Ce soutien psychique indéfectible de l’écriture poétique, connu depuis toujours, est de mieux en mieux mesuré. À l’Hôpital de la Timone, un protocole poétique centré sur l’écriture de haïkus (poème bref d’inspiration japonaise) a montré une nette évolution psychique chez un patient atteint de cancer : changement de vocabulaire, moins négatif, pour évoquer sa maladie, et diminution du déni qui y est souvent lié (1)“L’usage de la poésie haïku en psycho-oncologie“-A.Santarpia, M.Paul, E.Dudoit- revue Francophone de Psycho-Oncologie, Springer verlag, 2015).

le pouvoir des mots sacrés

Plus nouvelle encore, la ressource que constitue la poésie dans les séances de psychothérapie. Noëllyne Bernard, praticienne narrative et coach, publie «La Poésie contre le burn-out » (éd. Publibook) montrant son travail “d’ingénierie poétique” auprès d’une trentaine de ses coachés.

Car ici, c’est la coach qui écrit les poèmes, “pour” ceux qui la consultent. “Tout part de notre conversation”, explique Noëllyne Bernard. “Je reçois des personnes en souffrances, prises dans ce que nous appelons en Thérapie Narrative des “histoires dominantes” de la société telles que la performance incontournable, la conformité… et j’essaie de les amener à raconter leurs “histoires préférées”, le plus souvent oubliées ou mises en arrière-plan, et qui sont des ressources liées à ce qui est important dans leur vie. Elles apportent de l’espoir et soutiennent”. 

De ces remontées précieuses, la coach fait une sorte de nectar : elle écrit un “poème” avec les mots qui l’ont le plus touchée. Quelques heures seulement après la séance, elle “restitue” par mail, à la personne, “son” poème. “C’est comme un talisman, explique t-elle, parce que ces mots-là sont sacrés pour celui qui les a exprimés. Il pourra toujours les relire et s’y référer en cas de besoin”.

Pour Paul, chef d’entreprise dont la start-up périclitait :

Seul, tu chemines 
dans des conversations, des échanges qui bousculent, sans potion magique
(…)
Honneur au cheminement !
(extraits)

Des trois poèmes qui sont nés pendant ses deux ans de coaching, Paul écrit dans sa lettre de réponse aux questions posées par sa coach : “Ils me touchent encore et je pense qu’ils me toucheront jusqu’à la fin de ma vie (…) comme en face d’un miroir, je peux me regarder et ça me dit qu’il faut que je continue : persévérance, courage, conquête, droiture et résistance… c’est vraiment valorisant ”.

des prescriptions culturelles

Au “Point Écoute” de l’Université Catholique de Lyon,  la psychologue clinicienne Laure Mayoud suggère elle des “prescriptions culturelles”  à ses patients, étudiants et jeunes adultes : “En fonction de leur subjectivité, de leurs besoins, de leur histoire, je peux leur proposer un poème appris par cœur ( “Et un sourire” de Paul Eluard), une citation philosophique (le chapitre 21 du “Petit prince” de Saint-Exupéry)”, explique la psychologue.

“Aussi, je peux les inviter à aller voir une pièce de théâtre un concert de musique, une exposition de peinture dans un musée ou des galeries d’art mais également des invitations à contempler la beauté de la nature”. Ces prescriptions culturelles font soin : lors des séances ultérieures, les étudiants confient les avoir distillées auprès de leurs proches, en proposent également à Laure Mayoud qui précise : “Le plus souvent, les symptômes s’estompent et disparaissent peu à peu”. 

Rien d’académique donc dans cette “Invitation à la beauté” qui donnera lieu les 18 et 19 novembre prochains à un grand colloque à Faculté de médecine et de maïeutique de Lyon Sud . Car la poésie ne s’adresse qu’à la part la plus singulière de chacun. 


Cet article, écrit par mes soins, est paru dans le Figaro du 23 novembre 2018.

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Par Pascale Senk

Journaliste, auteure, éditrice spécialisée en psychologie, Pascale Senk se consacre à transmettre l’art et l’esprit poétique du haïku, qu’elle envisage comme une voie méditative.

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