haïkus : se souvenir des belles choses

Lire, écrire, méditer des poèmes de 17 syllabes amènerait peu à peu, insidieusement, à développer perspicacité, authenticité, humour et goût du silence. Telle est l’invitation que nous lance le haïjin, l’auteur de haïkus, et dont j’ai rendu compte dans un article publié pour l’hebdomadaire La Vie. Le voici :

Le plus petit format littéraire du monde. Dix-sept syllabes à peine, et vous voilà pourtant lisant un poème. Vous ne me croyez pas ?
En voici un, parmi les plus beaux de la poésie japonaise, extrait de ”Bashô, Issa, Shiki. L’Art du haïku” : 

Dans le parterre
tout en blancheur épanouie 
la fleur de camélia

– Onitsura

S’il est si bref, c’est parce qu’en ses débuts, au xviie siècle, le haïku est d’abord un fragment. Le premier verset de longues poésies collectives appelées renga. Peu à peu, pour son impact, et parce qu’il s’imposait à eux comme un “best of” de leur art, les poètes ont isolé ce premier verset. Et s’il ne comporte que 17 syllabes – 17 sonorités, en japonais –, c’est pour pouvoir être dit en un souffle, une seule expiration…

Épure et allègement

Pour nous qui sommes abreuvés de textes fournis, commentaires, blogs à rallonge… ces petits pavés qui soudain, en quelques mots, nous atteignent dans notre profondeur ont pour effet de nous « réveiller ». Comme j’allais le découvrir dans mon enquête (“l’Effet haïku”, ed. Leduc. s) et par mon expérience personnelle, ils nous désarçonnent, et c’est en cela aussi qu’ils nous revitalisent.

Danièle Duteil est une haïjine, une personne qui écrit des haïkus. Elle évoque la période difficile – après deux deuils de très proches et un diagnostic de maladie chronique – qui l’a amenée à se rapprocher de ces mini-formats qu’elle n’avait pas vraiment “calculés ” jusque-là : «“Je me suis littéralement imprégnée des petits poèmes des maîtres classiques, car j’ai un jour senti combien leur dépouillement me désencombrait la tête, explique-t-elle. Moi qui étais surchargée de tensions et préoccupations, soudain, ils m’ouvraient au monde du dehors tout en me recentrant”.

ciseler l’essentiel

Et ainsi, dans les lieux en quête de “recentrage ”, les écoles, les hôpitaux, les team buildings d’entreprises, le haïku s’impose peu à peu, car il enseigne à synthétiser son vécu, sa pensée tout en s’ouvrant à ce qui nous entoure.

Et souvent, qu’il s’agisse de saisons, de végétaux, d’animaux, du plus petit être vivant ou de l’immensité du cosmos, les images auxquelles le haïku donne accès sonnent comme des retrouvailles avec des réalités perdues : les transformations cycliques de l’univers, l’émerveillement face à la nature, l’impermanence de toute chose…

Fréquenter ces poèmes brefs, en lire souvent si on a la chance de les apprécier amènent peu à peu à percevoir puis développer en soi “l’esprit haïku”, ce goût des choses simples, de l’humilité et de l’essentiel qui constitue le socle d’une pratique poétique avant tout existentielle.

Car celle-ci porte dans son essence le bouddhisme des maîtres classiques qui l’ont codifiée : Bashö, Issa, Santoka… des “presque moines”, comme disait le premier, et qui n’avaient de cesse de capter l’instant présent pour en rappeler la puissance absolue. Au point de parvenir à lui faire traverser siècles et frontières.

les haïkus en séance

Robert Epstein, psychothérapeute américain qui est aussi haïjin et éditeur de haïkus, m’a ainsi confié comment il utilise le poème bref dans certaines séances : “Lorsque le patient “tourne en boucle”, ne parvient pas à sortir d’une rumination psychique envahissante, je peux lui dire tout à coup un haïku, dont l’instantanéité et l’impact l’arrêtent dans ses circonvolutions mentales”.

Le psychothérapeute peut aussi se servir d’un poème précis pour illustrer et prendre acte d’un sentiment complexe perçu chez son patient. “Par exemple, explique-t-il, je peux réciter celui-ci, de Choga (traduit librement de l’anglais), parce qu’il exprime cette ambivalence que beaucoup de mes clients éprouvent dans leur vie relationnelle : 

J’ai besoin des autres 
puis à nouveau les déteste
fin d’automne

Robert Epstein invite aussi certains patients à composer un haïku pour la séance prochaine.

Car si les vertus de la lecture de mini-poèmes s’avèrent peu à peu évidentes, en écrire semble encore plus thérapeutique. Comme il est convivial, modeste et d’aspect “facile ”, “le haïku fait envie”, résumait Roland Barthes, l’un de ses adeptes forcenés, et beaucoup osent s’y lancer. Bienheureux alors ceux qui transforment des moments de leur vie en nano-poèmes !

Un chercheur du département de psychologie de l’université du Maryland, Robert H. Deluty, a dressé une liste de parallèles entre cet usage et la psychothérapie. Selon lui, tous deux favorisent la perspicacité, l’authenticité, l’expérience du ici et maintenant, la conscience de l’interdépendance des phénomènes, l’humour, le goût du silence ou de la quiétude et la sobriété matérielle (parcimonie).

méditation active et créatrice

Mais il y a plus. S’essayer aux “17 syllabes” permet de pratiquer une forme de méditation active et créatrice, notamment en développant l’attention aux petites choses du quotidien, ou le shiori – sentiment de sympathie envers le monde et les autres – défini par Bashö.

Surtout, écrire des haïkus génère une forme de catharsis. Cela incite à exprimer ses émotions ou des sentiments subtils (cerveau droit) tout en recourant ensuite au travail mental d’en faire trois lignes précisément comptées (cerveau gauche).

Voilà un alliage digne de l’intelligence émotionnelle scientifiquement démontrée par Antonio Damasio, celle qui permet à la fois de traverser les difficultés et d’en laisser une trace artistique et “maîtrisée ”, donc transformée. C’est cette alchimie qui, sans doute, fait dire à Danièle Duteil : “ Me poser et écrire un haïku me libère de ma fatigue et de ma charge mentale. Cela doit provoquer un afflux de sérotonine”.

 Lorsque, en plus, en naît une petite perle telle que celle-ci (extraite de son recueil ”l’Odeur du fenouil sauvage”, comment y résister ?

Fenêtre ouverte 
je n’y vois 
que le présent

Étonnamment, quand tout va bien aussi, cette pratique poétique renforce les circuits de mieux-être, ceux qui sont démontrés par la psychologie positive : avec les haïkus que l’on écrit, et suscités par des instants de qualité, on peut tenir un journal de gratitude. Et celui-ci permet les remémorations heureuses : relire sa « liste personnelle » de nanopoèmes revient ainsi à se souvenir des belles choses… dont on garde une trace vivante.

S’il est minuscule, le haïku n’a donc pas fini de nous dévoiler l’immensité de ses pouvoirs.


Cet article, écrit par mes soins, est paru dans l’hebdomadaire La Vie le 9 décembre 2020.

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Par Pascale Senk

Journaliste, auteure, éditrice spécialisée en psychologie, Pascale Senk se consacre à transmettre l’art et l’esprit poétique du haïku, qu’elle envisage comme une voie méditative.

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