un entretien sur mon parcours de haïjine

J’avais rencontré quelques haïkus de-ci delà pendant mes études littéraires supérieures, et un ami, Joel Flammer, écrivait des « haïkus urbains » nourris de zen. Mais je n’y comprenais pas grand-chose. Ces jaillissements, sans aucune explication, restaient énigmatiques pour moi. Jusqu’au jour, en 2008, où une amie passionnée m’a incitée à écrire un premier papier sur les haïkus pour Psychologies magazine, où j’étais rédactrice en chef. J’étais alors intriguée par « l’envol numérique » des haïkus qui s’échangeaient entre poètes du monde entier. J’ai donc enquêté sur ce monde des haïkistes, interviewé plusieurs membres de l’AFH, des haïjins, étudié quelques essais incontournables…et peu à peu, à force de pénétrer dans cet univers si différent de notre poésie occidentale, je suis tombée amoureuse des haïkus, jusqu’à en faire des compagnons au quotidien, que j’étudie, transmets, et plus récemment, compose….

Question ardue…Il y en a tant ! Et un coup de cœur dépend  souvent d’une rencontre, à un moment…Si vraiment je devais n’en choisir que quelques -uns, je dirais Issa, pour la tendresse et l’humilité ; Chiyo Ni pour l’épure et le raffinement, Richard Wright pour le sens de l’observation, Jack Kerouac pour la liberté…Ceux qui m’influencent ont une approche existentielle de la poésie. Chez les contemporains Christophe Jubien, Pascale Dehoux, Yaël Zrihen, tous ceux qui sont capables d’épurer au maximum leur poème tout en en intensifiant la profondeur de sens….

Un haïku est la tentative de saisir en un minimum de mots la poésie d’un instant plus « vivant », plus « vibrant » que d’autres.  

Il serait évidemment plus facile de décliner ce que n’est pas un haïku : ce n’est pas une « liste de courses » (3 lignes d’énumération), ce n’est pas une phrase pliée en trois lignes, ce n’est pas une métaphore liée, ce n’est pas une généralisation… mais bon, il faut quand même que je dise quelques mots sur ce qu’est un bon haïku pour moi  (rires) : c’est un poème épuré, donc de 17 syllabes maximum, qui me touche, qui vient me transformer grâce à son humour, sa tendresse, sa lucidité, son émerveillement, son empathie…bref c’est un poème qui vient me montrer subrepticement parfois ce que je ne remarquais même plus dans mon quotidien « occupé à autre chose ». Si je ressens « oui, et alors ? (so what ?) à la lecture d’un haïku, c’est qu’il manque de puissance. Si j’y reconnais des formules trop souvent utilisées, je m’ennuie. Un « bon » haïku est aussi un petit joyau qui vient me rappeler une profondeur existentielle à travers des situations banales, des évènements presque imperceptibles…

Je pense à celui-ci de Chiyo Ni que j’adore :

première neige-

ce que j’écris s’efface

ce que j’écris s’efface…

Quelle profondeur dans tant de légèreté ! Et quelle ouverture à mille questions : Est-ce la neige qui recouvre un mot écrit par la poétesse au sol, ou contre une vitre ? Est-ce que ce blanc qui recouvre tout lui fait penser à la disparition de tout ce qui est vivant sur terre ? Est-ce une réflexion sur le passage des saisons et la nécessité de laisser partir ses poèmes d’avant ?

Ainsi, un bon haïku pour moi laisse le lecteur « finir le travail ». Il n’explique pas tout, ne décrit pas tout, et crée un effet de surprise fertile auquel, je crois, on « s’accroche ». Le haïku est la poésie du silence, là où l’on dit plus que l’on écrit, où on lit plus qu’il n’est écrit, et où l’on entend davantage qu’il n’est murmuré. Voilà sans doute ce qui m’a rendue addict au haiku : enfin un lieu où l’on ne m’explique pas tout. Quelle jouvence dans ce pays où les bavards, critiques et censeurs pullulent !  

Simplement, le haijin me montre et partage avec moi un moment précieux ou inédit, inattendu. Il me dit, tel un enfant, comme le notait Roland Barthes : « Regarde ! ».

La résonance entre l’humain et le vivant me touche particulièrement dans certains haïkus d’émerveillement.
Lors d’un kukaï Manmaru, auquel je participe, j’ai sélectionné ce haïku de Geneviève Filllon

pleine lune

dans sa lumière

le va-et-vient de la baleine

Il n’est pas dans les « cordes » formelles du 5/7/5 et pourtant il m’emmène avec lui, dans une contemplation quasi-chamanique, approfondie par la lenteur du gros cétacé…

Et celui-ci, relevé chez Alain Kervern dans son Almanach d’été

Sommeil d’été

Sur mes genoux

Les blancs édredons des nuages

Issa

Ces deux haïkus sont puissants comme peut l’être une photographie réussie : je les « vois » autant que je les lis. Et ce qu’ils me donnent à voir est la dimension poétique de la vie.

Cela, cet « effet haïku » je l’ai raconté et exploré dans mon premier ouvrage au titre éponyme. Forcément, venant de la psychologie – on ne se refait pas !- j’ai très vite senti un lien entre la pratique du haïku (en lire et en écrire) et notre vie intérieure. Je venais moi-même de recevoir un diagnostic médical difficile quand j’ai commencé à m’intéresser aux haïkus. J’ai peu à peu noté que cette fréquentation régulière des nano-poèmes me transformait doucement et m’aidait à affronter chaque jour. L’émerveillement, la tendresse, l’humilité, le sentiment de solitude…tout ce qu’exprimaient ces haïkus me nourrissait en profondeur, m’apportait un autre regard sur ma présence au monde, me permettait ensuite d’exprimer des impressions subtiles. Comment nier ces impacts psychologiques et transformateurs des haïkus ? D’ailleurs tous les haïjin.e.s que j’ai interviewés pour l’enquête de mon livre me le confirmaient : cette fréquentation régulière les avait changés. J’ai été violemment critiquée d’avoir fait ce rapprochement entre poésie et ce que certains ont pris pour un détournement vers un « développement personnel » utilitaire. J’avoue que je n’ai pas compris un tel mépris. Depuis, les pouvoirs thérapeutiques de l’écriture ont été prouvés scientifiquement, Boris Cyrulnik a écrit « La nuit , j’écrirai des soleils » (ed. odile Jacob) qui est une démonstration magnifique du lien entre la littérature et la résilience, des recueils autour de « haïkus et deuil » ou « santé » ont été publiés…Il y a une évidence que les amoureux du haïku découvrent : cette fréquentation régulière rend plus présent, plus poreux au monde ; elle aide à exprimer des sentiments subtils et à les reconnaître chez les autres…Tout cela n’enferme pas « sur soi » mais au contraire rend plus empathique et ouvert à ce qui se passe. Autant de bienfaits on ne peut plus nécessaires à l’heure des écrans et de la réalité virtuelle !

Best sellers(rires) oui, tout est relatif, mais il est vrai que lorsqu’on dépasse les 100 ex vendus en poésie, on peut parler de succès ! Le marché des lecteurs est si pauvre ! Une plaisanterie dit qu’en poésie, il y a plus d’auteurs que de lecteurs ! Je pense que ce qui m’a aidée à atteindre le grand nombre, c’est de ne jamais me considérer comme une « experte » du haïku (quelle formule horrible) mais d’avoir cherché à transmettre avec simplicité au grand public ma passion, ma joie d’avoir découvert cet étrange objet poétique…Et sans doute mes lecteurs sentent-ils cela. Auparavant, il y avait des essais savants sur le haïku, ou des recueils énigmatiques, sans pédagogie aucune. D’autres cherchent à écrire pour leurs pairs, les haïjins chevronnés, moi je m’adresse aux curieux totalement novices. Certains se posent en « sachants » aptes à juger les haïkus des autres même si on ne leur demande rien. Moi je cherche à garder cet « esprit du débutant » que célèbre le zen. Cela m’a d’ailleurs été reproché et j’ai été qualifiée de « simplette » par certains « papes » du haïku. Mais je ne me suis jamais adressée à eux en réalité !  Ce qui me motive, et désormais aussi à travers les ateliers d’initiation au haïku que j’ai conçus, c’est l’éveil poétique que je vois pointer chez ceux qui n’en connaissent rien, et qui souvent ont perdu tout lien avec le monde de la poésie.

Comme dans beaucoup d’autres domaines, la circulation sur Internet de la poésie haïku a été décisive.  Elle a libéré d’un « entre-soi » parfois mortifère cette écriture populaire mais mal-connue. Forums, groupes Facebook, circulation d’articles, de docs, échanges sur instagram entre haïjin.e.s du monde entier, concours, etc…Les haïkus désormais voyagent et s’échangent à tout va (tout comme la poésie en général d’ailleurs qui connaît un certain regain sur la Toile) et il y a de quoi s’en réjouir ! Le bémol de tout cela, c’est l’appauvrissement d’une certaine qualité d’écriture : je vois se multiplier des « haikus » qui n’en sont pas, des auteurs qui n’ont jamais étudié les codes de cette poésie, et parfois même n’en lisent pas !! Or, nous le savons : pour écrire des haïkus, il faut en lire, beaucoup, régulièrement, et passionnément ! Il faut aussi explorer les essais qui se consacrent à leur histoire, leur évolution, leur écriture… Mais le grand public est rétif à cette étude ! Résultat, ce sont de piètres tercets qui se multiplient, vides de sens et de poésie, accablants trop souvent, et d’autant plus qu’ils donnent même lieu parfois à des publications en recueils !!  J’en reçois chaque jour. Face à cela, il faut se montrer davantage pédagogique. C’est pour cela que j’ai conçu des ateliers d’initiation à l’écriture et à l’esprit du haïku destinés aux novices. J’y transmets les codes classiques incontournables (brièveté, 5/7/5, kigos, césure etc…) afin que les participants repartent avec des bases solides ; je tiens aussi une chronique hebdomadaire dans un magazine généraliste de poésie (« Le moment haïku » sur Strophe.fr) où je souhaite montrer et expliquer l’intensité de cette poésie. Brève, elle n’est pas pour autant « facile ». Légère, elle est aussi existentielle et profonde. Je n’ai de cesse de le rappeler.

Par Pascale Senk

Journaliste, auteure, éditrice spécialisée en psychologie, Pascale Senk se consacre à transmettre l’art et l’esprit poétique du haïku, qu’elle envisage comme une voie méditative.