Oui à l’esprit vagabond!

Ce sera peut-être sous les branches d’un arbre, sur une terrasse au crépuscule ou en randonnant sur des chemins de montagne, ou même dans votre automobile, en plein bouchon…Peu à peu vous sentirez comme un appel d’air mental : se détachant du réel, vos pensées se feront filandreuses, éparses, libérées.

Dans votre esprit, vous sauterez du coq à l’âne : ce mot doux de votre enfant entendu le matin, la scène d’un roman lu récemment, une réflexion de votre patron…Vous aurez plongé dans une rêverie. Grâce à ce cinémascope portatif si intime, vous voyagerez dans votre intériorité.

Plus près de Rousseau

         Vous craignez de telles expériences ? Les considérez comme  de la paresse, de la fuite mentale ou de l’ennui stérile? Normal. Tout dans notre société occidentale tendue vers le progrès matériel, technologique et scientifique nous a conduit a privilégier une pensée vigilante,  efficace dans la vie quotidienne. Depuis des siècles, c’est Voltaire le rationnel qui l’emporte sur Rousseau le rêveur sensible. Ceux qui sont souvent “dans la lune”, les  Spoutniks du fond de la classe, suscitent moqueries et parfois rebuffades, sanctions.

La divagation mentale a même inquiété parfois, tant elle a pu être assimilée à de la psychose. Pourtant, comme répondit un jour William James, l’un des pères fondateurs de la psychologie américaine, à ceux qui lui reprochaient, dans ses rêveries, d’être “absent à ce qui se passait”  : “il s’agit plutôt d’être présent à mes propres pensées ”. 

Une voie d’équilibre

Avec les nouvelles technologies, l’ incitation à rester en mode réceptif et vigilant s’est encore intensifiée: voici l’homme moderne hyper-connecté aux écrans, aux commentaires sur les réseaux sociaux, donc sans cesse tiré hors de lui-même  et à risque de surcharge cognitive.…  Pour enfin échapper à ce rush mental et nous détendre, nous jouons à Candy Crush sur un téléphone portable ou consacrons notre temps de cerveau disponible à regarder des séries télé. Mais toutes passionnantes soient-elles, celles-ci ne sont que des voyages imaginés par d’autres, alors que nos rêveries nous promènent dans notre profondeur.

Seul le fait de lâcher l’état conscient permet de se régénérer, en laissant advenir de nouvelles images et idées”. 

Manuella Von Strachwitz, psychiatre

“Les écrans nous maintiennent dans l’inertie psychique, estime le Dr Manuella von Strachwitz, psychiatre et psychothérapeute qui a publié un “abécédaire de la Rêverie”(ed. Albin Michel). Seul le fait de lâcher l’état conscient permet de se régénérer, en laissant advenir de nouvelles images et idées”. 

Une auto- hypnose naturelle

Pour cette hypnothérapeute, qui appelle la rêverie “l’état hypnotique sans le savoir ”, il est essentiel de pouvoir vagabonder à l’intérieur de soi. “Nous sommes habitués à n’envisager que la veille ou le sommeil, des modes d’attention “on ” ou “off ”, ce qui est très réducteur car nous disposons en réalité de plusieurs manières possibles d’être au monde. De la veille au sommeil en passant par la rêverie justement et d’autres expériences simples de dissociation vécues à l’état conscient, c’est tout un continuum d’états de conscience qui s’offre. Il ne tient qu’à nous de les explorer et d’en profiter ”.

L’équilibre psychique naîtrait de cette capacité à passer avec fluidité d’un état à l’autre : de “l’espace du dedans ” comme le nommait le poète Henri Michaux à la réalité extérieure,  de soi aux autres…et du vagabondage mental à la vigilance.

C’est aussi ce qu’a découvert le chercheur en neurosciences Michel le van Qyen, auteur de :  “Cerveau et silence, les clés de la créativité et de la sérénité ” (ed. flammarion). Ayant subi une paralysie faciale  après des mois de “surcharge cognitive ” due à une intense activité professionnelle, il a été contraint de s’arrêter, passant de longues heures dans le silence, la contemplation….jusqu’à un certain point. “Comme je ne pouvais m’empêcher quelques heures par jours de consulter certains dossiers, raconte-t-il, j’ai alors découvert que ce sont les hauts et bas dans l’activité attentionnelle qui, me régénérant, me donnaient accès à des idées nouvelles”.

Le cerveau se sert des périodes d’inactivité pour se débarrasser des sous-produits métaboliques toxiques

Michel le van Qyen, chercheur en neurosciences

Michel le van Qyen a ainsi expérimenté sur lui-même les effets régénérateurs d’un cerveau passant régulièrement de l’hyper-vigilance à son “mode défaut ” – quand semblant passif, au repos, il poursuit en réalité une  activité fondamentale : “Le cerveau se sert des périodes d’inactivité pour se débarrasser des sous-produits métaboliques toxiques qu’il produit quand il consomme de l’énergie, explique le chercheur ”.

Moins de vigilance, plus de connaissance de soi

Ces bienfaits de la rêverie diurne, les psychanalystes en attestent aussi, notamment parce qu’elle permet l’émergence et l’expression du moi profond. Le dispositif même de la cure invitant l’analyste à “ l’attention flottante” tandis que le patient peut se laisser aller aux “associations libres”, incite à privilégier cet état dans les séances.

Pour Freud, la rêverie diurne libérait, tout comme le rêve, l’expression du désir inconscient d’un sujet. Mais contrairement aux rêves qui nous emmènent loin dans des symboles, de la fantaisie, la rêverie se déroule le plus souvent sur des préoccupations très quotidiennes. “Nous sommes là et pas là, repensons brusquement à une situation qui nous préoccupe, nous souvenons d’une obligation pour le lendemain, voyons ressurgir de la mémoire un moment que nous avions complètement oublié, observe Manuella Von Strachwitz. Il peut alors y avoir des éclairs de compréhension, l’intuition de devoir faire absolument ceci ou cela ”. Ainsi, c’est en étant moins vigilant , en se déprenant de soi, qu’on est parfois plus “soi ”.

Une source de résilience

Quels sont donc mes Châteaux en Espagne ? Quels souvenirs reviennent régulièrement m’inspirer dans ce que je vis actuellement ? Quelles personnes me marquent au point d’apparaître dans mes rêveries ? Autant de questions qui trouvent leur réponse, si l’on veut bien y prêter attention, dans nos divagations mentales.

Se construit alors notre identité, notre espace intouchable, ce qui reste de nous même quand l’environnement nous atteint et nous contraint. Dans son livre consacré à l’écriture Boris Cyrulnik relève ainsi combien ses heures de rêverie, alors qu’orphelin, il ne trouvait pas encore les mots pour dire cet effroyable qu’il avait vécu (la déportation de ses parents), l’ont protégé du désespoir. Et il n’est pas seul : Georges Perec, Jean Genet, Romain Gary…S’ils sont devenus les immenses écrivains que l’on connaît, c’est parce qu’ils ont passé de longues heures à élaborer en rêvassant des modes de compréhension et une représentation “rien qu’à eux ” de ce qu’ils vivaient. Le psychiatre le rappelle : “dans la boue, avoir des rêves dorés ”, loin d’être stérile, peut être une manière de donner du sens à sa réalité. A certaines périodes, cela peut donc devenir une priorité.

A lire

Manuella von Strachwitz, « Abécédaire de la Rêverie » (ed. Albin Michel).

Michel le van Qyen, « Cerveau et silence, les clés de la créativité et de la sérénité » (ed. Flammarion).

Boris Cyrulnik « La nuit, j’écrirai des soleils » (ed. 0dile Jacob)

 Ce texte est l’extrait d’un dossier paru dans La Vie en avril 21

  


Par Pascale Senk

Journaliste, auteure, éditrice spécialisée en psychologie, Pascale Senk se consacre à transmettre l’art et l’esprit poétique du haïku, qu’elle envisage comme une voie méditative.

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